Commerce mondial : un rebond qui pourrait être éphémère face à de nouvelles formes de protectionnisme

23.11.2017

Après deux années décevantes, le commerce mondial devrait rebondir dès cette année, n’atteignant toutefois que la moitié de sa moyenne d’avant-crise. En volume, la croissance du commerce mondial devrait se limiter à +4,3% en 2017 et +3,9% en 2018, contre une moyenne de +8% entre 2003 et 2007. En valeur, elle n’atteindra que +7,5% en 2017 et +6,3% en 2018, contre une moyenne de +16% entre 2003 et 2007. Le protectionnisme financier et commercial croissant, la hausse des taux d’intérêts et le contexte géopolitique incertain mèneront à terme à une hausse du coût du financement du commerce.

 

Le commerce mondial a perdu 3.000 Mds de dollars entre 2014 et 2016 et devrait rattraper cette perte d’ici fin de 2018, si les conditions monétaires favorables et la croissance synchronisée aux Etats-Unis, en Europe et en Chine restent d’actualité.


Le protectionnisme, les barrières financières et le contexte géopolitique régionalisent les flux de capitaux, et expliquent la décélération du commerce mondial attendue en 2018. La fin de l’intervention des banques centrales devrait révéler la montée du protectionnisme financier.


« Le commerce mondial s’est contracté de près de 3.000 Mds USD entre 2014 et 2016. Nous estimons que la tendance s’est inversée en 2017. D’ici 2018, nous devrions rattraper cette perte, mais seulement si la question du protectionnisme est abordée fermement », explique Mahamoud Islam, économiste senior chez Euler Hermes et co-auteur de l’étude.



C’est l’une des principales conclusions de la troisième édition du rapport sur le commerce mondial d’Euler Hermes, intitulé « Game of Trade : Unbowed, Unbent, Unbroken ? ». Dans cette étude, le leader mondial de l’assurance-crédit se concentre également sur le commerce extérieur de 8 pays clés : l’Allemagne, la Chine, les Etats-Unis, la France, l’Italie, le Japon, le Mexique et le Royaume-Uni.


Protectionnisme, financement et tensions géopolitiques menacent l’accélération du commerce mondial


Premièrement, le nombre de nouvelles mesures protectionnistes ne cesse de s’accroitre : Euler Hermes attend 400 nouvelles mesures cette année, en-deçà des 750 mesures additionnelles en 2016, mais toujours aussi inquiétant pour les échanges internationaux. Les Etats-Unis ont rapidement renforcé leurs barrières commerciales : sur les 10 premiers mois de 2017, on dénombre 87 nouvelles mesures protectionnistes américaines, soit plus que sur l’ensemble de l’année 2016 (84) et 2015 (86). Ces mesures touchent plus particulièrement deux pays : 20% sont dirigées vers la Chine (10% en 2016) et 18% vers le Canada (12% en 2016). La montée du protectionnisme américain est d’autant plus frappante que les Etats-Unis représentent 30% de la consommation privée mondiale.



Le deuxième frein à la croissance du commerce mondial est la difficulté d’accès au financement pour les entreprises de certains pays alors que les flux financiers se régionalisent en trois zones monétaires. Les prêts accordés par les banques internationales se sont contractés de -0,2% a/a au T2 2017. L’intolérance au risque, combinée à une régulation financière asymétrique (exigences de fonds propres) et aux contrôles de capitaux dans les marchés émergents devraient grever les perspectives de croissance du commerce mondial. Euler Hermes a calculé un déficit de financement d’environ 1.500 Mds USD cette année. Les politiques favorisant la relocalisation dans les économies avancées pourraient aussi pénaliser les marchés émergents en les privant de capitaux.


Bulletin économique 1239 

« Le protectionnisme financier est le plus grand danger pesant sur le commerce mondial. Les gouvernements doivent inciter les entreprises à investir à plus long terme et soutenir la révolution digitale, d’autant que les entreprises sont assises sur une manne considérable de cash. Mais cela ne sera peut-être pas suffisant pour contrer cette tendance inquiétante », prévient Ludovic Subran, Chef économiste d’Euler Hermes. Dans ce contexte, une probable normalisation des politiques monétaires par les banques centrales pourrait affecter la disponibilité des monnaies fortes, entrainant ainsi une augmentation du coût du financement du commerce à l’échelle mondiale.


Enfin, le contexte géopolitique pourrait redistribuer les cartes du commerce mondial. En Europe, les tensions actuelles avec la Russie et les négociations relatives au Brexit pèsent sur les perspectives commerciales. Au Moyen-Orient, qui connait déjà une situation complexe, les tensions ne cessent de grandir. Enfin, le risque croissant dans la péninsule coréenne implique des champions du commerce international tels que la Chine, la Corée du Sud, le Japon et les Etats-Unis.


France : la chance c’est bien, l’action c’est mieux !


En 2018, la France profitera du retour de la croissance des importations de ses partenaires européens, et verra ses exportations de biens croître de +21 Mds EUR. Une large part de ce surplus de demande proviendra de zone euro (60%), et les destinations les plus porteuses pour les exportateurs français seront l’Allemagne (+4,8 Mds EUR), les Etats-Unis (+1,9 Mds EUR) et les Pays-Bas (+1,5 Mds EUR). Les secteurs traditionnels français bénéficieront majoritairement de ce surplus de demande externe : machines et équipements (+5,5 Mds EUR, incluant l’aéronautique), agroalimentaire (+4,3 Mds EUR) et chimie (+2,9 Mds EUR).


S’il profite d’une conjoncture économique favorable, le commerce extérieur français souffre toujours de faiblesses structurelles. En 2018, le solde du commerce extérieur français sera négatif pour la 15ème année consécutive, le dernier excédent enregistré datant de mai 2004. L’appareil exportateur français est moins performant que celui d’autres économies de la zone euro, en témoigne l’exemple italien : la croissance française surpasse la croissance italienne, mais les exportations ne justifient que 20% du PIB français contre 25% du PIB italien.


« Le vrai fossé émane du contenu technologique des exportations. Un contenu fort en R&D tire vers le haut la compétitivité des exportations, et c’est un atout indéniable des entreprises allemandes par exemple. A cet égard, la performance française s’est détériorée. En 1995, le pays était classé 9ème sur 124 à l’indice de complexité de l’université d’Harvard. 20 ans plus tard, il n’était plus que 17ème. Nous devons rapidement rattraper ce retard pour être en mesure de combler notre déficit commercial », analyse Ludovic Subran.