Les conséquences du Brexit pour les économies britannique, européenne et française

29.03.2017

Dans sa dernière étude intitulée « The Taming of the Brexit », Euler Hermes revient sur les conséquences potentielles du Brexit. L’économie britannique souffre-t-elle déjà de cette situation d’incertitude ? Peut-on s’attendre à un divorce à l’amiable entre l’UE et le Royaume-Uni ? Quels pays membres de l’UE seront les plus touchés ? Et la France, dans tout ça ?


 
Infographie timeline Brexit 

Malgré l’incertitude relative au Brexit, l’économie britannique s’est montrée résiliente en 2016, avec une croissance de +1,8% (+2,2% en 2015).
La période de négociations entre l’UE et le Royaume-Uni (2017-2019) devrait engendrer un ralentissement de l’économie britannique, à +1,4% en 2017 et +1% en 2018.
Euler Hermes prévoit un accord sur la sortie du Royaume-Uni de l’UE en 2019, suivi d’une période transitoire de poursuite des négociations entre 2019 et 2021, qui aboutiraient sur un accord bilatéral restreint en 2021. Un divorce, dès 2019, sans signature d’accord de libre-échange, semble possible mais moins probable.
La France figurera parmi les 5 pays les plus affectés par le Brexit entre 2017 et 2021 : le Brexit pourrait engendrer une potentielle perte sèche en exportations de biens (-3 Mds EUR) et en investissements (-3,2 Mds EUR) pour la France sur la période. Finalement, le Brexit aurait un impact non-négligeable sur la croissance réelle du PIB français, de -0,3 point (cumul sur la période étudiée).

L’économie britannique a maintenu le cap dans la tempête (2016)


Malgré la décision de la population britannique de quitter l’UE (juin 2016), l’économie du Royaume-Uni est parvenue à poursuivre sur une dynamique solide, avec une croissance de +1,8% en 2016 contre +2,2% en 2015. La résilience britannique provient tout d’abord d’ajustements politiques : les autorités ont réussi à contenir le choc de confiance grâce à leur réactivité. Un nouveau gouvernement a été formé très rapidement, et il a su rassurer les investisseurs en s’engageant à négocier le meilleur accord possible avec l’UE. Le levier budgétaire a aussi été actionné : les dépenses publiques d’infrastructures et l’allègement fiscal prévus devrait soutenir la croissance nominale à hauteur de 0,5 point par an en moyenne sur les 4 prochaines années. Enfin, la Banque d’Angleterre a rapidement assoupli sa politique monétaire en vue d’éviter un resserrement des conditions financières.

La résilience du Royaume-Uni s’explique aussi par ses fondamentaux économiques. L’économie britannique a retrouvé son niveau d’avant-crise dès 2014, et avant le Brexit, le PIB était 8% supérieur à son plus-bas de 2008. De plus, le secteur des services, principal moteur de la croissance britannique, est resté solide face à la situation (+2,3 points de contribution à la croissance en 2016). Les entreprises ont compris qu’aucun changement majeur de réglementation ne surviendrait avant que le Brexit soit officiellement effectif. C’est aussi le cas des investisseurs, rassurés par le gouvernement, d’où un flux d’IDE encore positif en 2016.


Les négociations UE-Royaume-Uni risquent de provoquer quelques légers remous (2017-2018)


Entre 2017 et 2019, le Royaume-Uni et l’UE négocieront à la fois le Brexit, mais aussi la signature d’un accord commercial bilatéral. Cette double négociation entretiendra le léger ralentissement initié en 2016.


« En 2017, la croissance britannique devrait ralentir plus nettement. La consommation des ménages ne croîtra que de +1,9% sur l’année (+3% en 2016), affectée par une hausse de l’inflation (+2,5% contre +0,7% en 2016) relative à la dépréciation de la livre, et par la hausse modérée des salaires (+1,6% vs +2,4% en 2016). Au niveau de l’investissement, la période d’observation va continuer : les entreprises ne prendront pas de décision significative avant d’en savoir plus sur les contours de l’accord de sortie de l’UE du Royaume-Uni. Finalement, la croissance britannique devrait s’établir à +1,4% en 2017 (+1,8% en 2016) », développe Ana Boata, économiste en charge de l’Europe chez Euler Hermes.

En 2018, l’inflation se rapprochera des +3%, provoquant ainsi un nouveau ralentissement de la consommation des ménages (+1,4%). L’investissement devrait se contracter davantage, étant donné l’approche de l’échéance de 2019 (-2,3%). Etant donné leur dépendance aux biens intermédiaires importés, les exportations britanniques ne bénéficieront plus des effets de la dépréciation de la livre. Elles croîtront de +1,7% en 2018 après +2,4% en 2017. La croissance ne dépassera donc pas le seuil de +1% cette année-là.

Avec ou sans accord : quelle sortie pour le Royaume-Uni ? (2019-2021)


La question de la double négociation reste à clarifier : le Royaume-Uni et l’UE parviendront-ils à se mettre d’accord simultanément sur le Brexit et sur un accord de libre-échange ? La période 2017-2019 devrait suffire pour permettre au Royaume-Uni de quitter l’UE. Néanmoins, pour parvenir à un accord de libre-échange, il faudra certainement plus de temps. Une période transitoire (2019-2021) de poursuite des négociations pourrait survenir, durant laquelle le Royaume-Uni restera soumis aux règles de l’UE, tout en gardant accès au marché commun. Ainsi, 3 scénarios de Brexit sont envisageables au terme d’un accord de transition de deux ans (2019-2021), que nous considérons comme incontournable : (i) le Royaume-Uni et l’UE décident de prolonger les négociations et parviennent en 2021 à un accord de libre-échange restreint ; (ii) le Royaume-Uni et l’UE décident de prolonger les négociations et parviennent en 2021 à un accord de libre-échange étendu ; (iii) le Royaume-Uni et l’UE cessent les négociations dès 2019, et aucun accord de libre-échange n’est signé entre les deux parties.

Accord de libre-échange restreint (55% de probabilité)

Dans le cas d’un accord de libre-échange restreint (scénario central d’Euler Hermes) signé en 2021, Euler Hermes estime que la taxation moyenne sur les biens échangés serait de 3%1. Concernant les services, les barrières non-tarifaires (accréditations, coûts administratifs) devraient représenter un coût additionnel de 10% pour les entreprises. La livre sterling pourrait se déprécier entre -5% et -7%, entrainant une hausse du coût des importations, et une rentabilité amoindrie pour les entreprises britanniques. Une fragilité qui se manifestera par une hausse des défaillances d’entreprises de +5% en 2017, +6% en 2018 et +9% en 2019. L’économie britannique devrait toutefois se montrer résistante, et ne pas sombrer dans la récession.

« Suite à la signature d’un tel accord, après deux nouvelles années de décélération contenue en 2019 et 2020, la croissance britannique chuterait à +0,3% en 2021. Cette détérioration proviendrait principalement d’une forte baisse de l’investissement (-4%) et des exportations (-2,5%), toutes deux relatives aux changements de conditions commerciales régissant les échanges entre le Royaume-Uni et l’UE. Au total nous estimons une perte d’exportations britanniques de biens de -12 Mds GBP et de -14 Mds GBP pour les services en 2021. Mais malgré la perte de l’accès au marché commun européen, le Royaume-Uni restera attractif et parviendra à conserver une grande partie des investissements étrangers existants, grâce à son climat des affaires favorable, et à la signature de l’accord commercial avec l’UE », analyse Ana Boata.

Accord de libre-échange étendu (25% de probabilité)

Si un accord de libre-échange étendu est signé en 2021, Euler Hermes estime que la plupart des secteurs productifs clés seront exonérés de taxes (moins de 1%2), notamment les secteurs stratégiques de l’économie britannique : automobile, chimie, agroalimentaire par exemple. Globalement, les pertes à l’exportation seraient très faibles : -5 Mds GBP pour les biens et -4 Mds GBP pour les services en 2021. Un tel scénario entrainerait une appréciation de la livre sterling entre +5 et +7% et permettrait une modération de l’inflation (+2,3%). Ainsi, la consommation des ménages resterait résiliente (+1%), et soutiendrait la croissance britannique, qui ne décélérera que légèrement à +0,7% en 2021.

Pas d’accord de libre-échange (20% de probabilité)

Même si ce n’est dans l’intérêt de personne, le Royaume-Uni et l’UE peuvent décider de divorcer plus violemment, sans signer d’accord de libre-échange, dès 2019. Cette issue compliquerait les relations commerciales entre les deux parties, et aurait des conséquences économiques sévères pour le Royaume-Uni.

« Sans accord de libre-échange bilatéral, le Royaume-Uni devra commercer avec l’UE sous le statut de ‘nation la plus favorisée’. Cela signifie que les biens britanniques seront soumis aux tarifs extérieurs communs européens3 , aux contrôles des douanes, et à des barrières non-tarifaires très contraignantes. Les exportations britanniques de biens pourraient alors se contracter de -30 Mds GBP en 2019. Au niveau des services, les sociétés britanniques se verront refuser le droit de passeport et n’auront pas d’accès privilégié au marché européen, d’où des pertes d’exportations de services estimées à –36 Mds GBP pour le Royaume-Uni en 2019. Dans ce contexte tendu, la livre sterling devrait se déprécier de -20% face à l’euro. Les IDE pourraient reculer, et vu les perspectives économiques, l’investissement pourrait se contracter (-8%). En parallèle, la hausse du coût des échanges entre l’UE et le Royaume-Uni pèsera sur la demande externe adressée aux britanniques, qui devrait se contracter de -6%. Enfin, l’inflation accélérerait drastiquement (+3,5%), affectant directement la consommation des ménages (-1%). Ainsi, la récession s’installerait au Royaume-Uni dès 2019, avec une contraction du PIB de -1,2% », détaille Ana Boata.

La France parmi les 5 pays les plus touchés par le Brexit en UE


Les entreprises européennes commerçant avec le Royaume-Uni, ou implantées au Royaume-Uni, seront forcément affectées par le Brexit, quelle qu’en soit l’issue, via trois canaux principaux : (i) la dépréciation de la livre, (ii) le ralentissement de l’économie britannique, (iii) la hausse des défaillances d’entreprises attendue au Royaume-Uni dans les années à venir.


Euler Hermes estime qu’entre 2017 et 2021, en cumulé, le Brexit avec accord de libre-échange restreint aurait un impact particulièrement significatif sur les Pays-Bas, l’Irlande et la Belgique, du fait de leurs exportations et de leurs investissements croisés avec le Royaume-Uni. La croissance de ces pays serait affectée à hauteur de respectivement -1,8 points, -1,2 points et -1 point entre 2017 et 2021. Sur la même période, l’Allemagne serait aussi considérablement touchée, perdant au total -8,4 Mds EUR d’exportations de marchandises, dont -2,4 Mds EUR pour le secteur automobile.

La France se classe comme le 5ème pays qui sera le plus impacté en UE par le Brexit avec accord de libre-échange restreint. La chute des importations britanniques en provenance de zone euro aurait un impact direct et non-négligeable sur les exportations françaises. « La demande supplémentaire adressée à la France sur la période 2017-2021 sera fortement amoindrie par un Brexit avec accord de libre-échange. Les pertes sèches pour les exportateurs français pourraient se chiffrer à -3 Mds EUR cumulés entre 2017-2021 », juge Ludovic Subran, Chef économiste d’Euler Hermes. Les secteurs les plus touchés seraient la chimie, les machines et équipements, et l’agroalimentaire, avec des pertes respectives de 0,6, 0,5 et 0,4 Mds EUR.

Ce scénario devrait conduire à un désinvestissement des entreprises françaises au Royaume-Uni, et des entreprises britanniques en France, même si ce désinvestissement devrait rester limité. « La perte d’attractivité du Royaume-Uni devrait peser sur les investissements français au Royaume-Uni et sur les investissements britanniques en France. Une potentielle perte sèche en investissements cumulés qui représenterait 3,2 Mds EUR entre 2017 et 2021 », complète Ludovic Subran. Au total, la croissance française sera handicapée de -0,3 point en cumulé sur la période.


1 Calculé selon les standards pratiqués aujourd’hui par l’UE avec le Mexique et la Norvège
2 Calculé selon les standards pratiqués par l’UE avec la Suisse et le Canada
3 Calculé selon les standards pratiqués par l’UE avec la Chine et les USA